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Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : jeu. 26 févr. 09, 9:11
par andré
Jules Barbey D'AUREVILLY

LA MAÎTRESSE ROUSSE

Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse,
Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion !
Je l'aimais ardemment, - âprement, - sans tendresse,
Avec possession plus qu'adoration !
C'était ma rage, à moi ! la dernière folie
Qui saisit, - quand, touché par l'âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie...
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu'il s'en va baissant dans le coeur !

Je l'aimais et jamais je n'avais assez d'elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d'enfer, à l'ivresse mortelle,
Quand les coeurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,
Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu'il faut mourir, que je meure, ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar ! »

Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor,
J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or !
Et c'étaient des baisers !... Jamais, jamais vampire
Ne suça d'une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais !

Et je sentais alors ta foudroyante haleine
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon coeur,
Y redoublait la vie, en effaçait la peine,
Et pour quelques instants en ravivait l'ardeur !
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,
J'aimais à me sentir incendié par toi
Et voulais m'endormir, l'air joyeux, le front pâle,
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,
Et le bûcher était en moi !

" Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, -
Me disais-je, - et la main la retrouve toujours,
Toujours prête à qui l'aime et vit altéré d'elle,
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! "
Un jour elles s'en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l'Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, - mais à force d'ivresses,
Et non pas par la trahison !

Et je la préférais, féroce, mais sincère,
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les coeurs loyaux d'un amour de faussaire...
Je savais sur quel coeur je dormais sur son coeur !
L'or qu'elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor !
Aussi ce n'était pas pour le temps d'une orgie,
Mais pour l'éternité, que je l'avais choisie :
Ma compagne jusqu'à la mort !

Et toujours agrafée à moi comme une esclave,
Car le tyran se rive aux fers qu'il fait porter,
Je l'emportais partout dans son flacon de lave,
Ma topaze de feu, toujours près d'éclater !
Je ressentais pour elle un amour de corsaire,
Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent !
Cet amour qu'Hégésippe avait, dans sa misère,
Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère,
Et qui fit mourir Sheridan !

Et c'était un amour toujours plus implacable,
Toujours plus dévorant, toujours plus insensé !
C'était comme la soif, la soif inexorable
Qu'allumait autrefois le philtre de Circé.
Je te reconnaissais, voluptueux supplice !
Quand l'homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés,
De l'abrutissement le monstrueux délice...
Et n'est - Circé ! - jamais assez, à son caprice,
La Bête qui lèche tes pieds !

Pauvre amour, - le dernier, - que les heureux du monde,
Dans leur dégoût hautain, s'amusent à flétrir,
Mais que doit excuser toute âme un peu profonde
Et qu'un Dieu de bonté ne voudra point punir !
Pour bien apprécier sa douceur mensongère,
Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet,
Avoir caché ses yeux dans l'ombre de son verre
Et pleuré dans cette ombre, - et bu la larme amère
Qui tombait et qui s'y fondait !

Un soir je la buvais, cette larme, en silence...
Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d'or,
Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence !
L'ironie, et l'ivresse, et du courage encor !
L'Esprit - l'Aigle vengeur qui plane sur la vie -
Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir...
J'allais recommencer mes accès de folie
Et rire de nouveau du rire qui défie...
Quand une femme, en corset noir,

Une femme... Je crus que c'était une femme,
Mais depuis... Ah ! j'ai vu combien je me trompais,
Et que c'était un Ange, et que c'était une Ame,
De rafraîchissement, de lumière et de paix !
Au milieu de nous tous, charmante Solitaire,
Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.
Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,
Et me dit en riant, de sa voix douce et claire
" Je ne veux plus que vous buviez ! "

Et ce simple mot-là décida de ma vie,
Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin.
Et quand elle le dit, sûre d'être obéie,
Sa main vint chastement s'appuyer sur ma main.
Et, depuis ce temps-là, j'allai chercher l'ivresse
Ailleurs... que dans la coupe où bouillait ton poison,
Sorcière abandonnée, ô ma Rousse Maîtresse !
Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse,
Mit l'Ange au-dessus du démon !


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : ven. 27 févr. 09, 12:38
par andré
Adoré FLOUPETTE

SONNET LIBERTIN

Quand nous aurons, avec de bleus recueillements,
Pleuré de ce qui chante et ri de ce qui souffre,
Quand, du pied repoussés, rouleront dans le Gouffre,
Irrités et pervers, les Troubles incléments ;

Que faire ? On doit laisser aux stupides amants
Les Balancements clairs et les Effervescences ;
Nous languirons emmi les idoines essences,
Évoquant la Roseur des futurs errements.

Je mettrai dans l'or de tes prunelles blémies
L'Inassouvissement des philtres de Cypris.
- Les roses de ton sein, qu'elles vont m'être amies !

Et comme au temps où triomphait le grand Vestris,
Très dolents, nous ferons d'exquises infamies,
- Avec l'assentiment de ton Callybistris. -



Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : sam. 28 févr. 09, 11:33
par andré
Mademoiselle THROIGNE

RECETTE POUR RESTER SAGE

« Oh ! mes amis, pourquoi faut-il sans cesse
Que le plaisir soit contraire au devoir ?
— Pour s’en défendre, on n’a qu’à le vouloir,
Disent les gens auxquels on s’en confesse.
— Propos menteur, et ridicule espoir.
La liberté que cet attrait nous laisse,
N’est qu’un vain mot qu’on ne peut concevoir.
De résister avons-nous le pouvoir ?
Quand le désir à chaque instant nous presse ;
Sexe adoré, vous qu’un tendre penchant
Porte à l’amour dès votre plus jeune âge,
Je m’en rapporte à votre sentiment :
Comment jamais pouvez-vous être sage ?
En vous flattant, on sait vous décevoir,
Et tour à tour, séduit avec adresse,
Par votre amant et par votre faiblesse,
Par vos désirs et par votre miroir,
À chaque instant forcé de vous défendre,
Du piège adroit d’un heureux séducteur,
Il vous faudrait, pour ne jamais vous rendre,
Ou plus de force, ou n’avoir pas un cœur. »


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : dim. 01 mars 09, 9:30
par andré
Henri de REIGNIER

ELVIRE AUX YEUX BAISSÉS

Quand le désir d'amour écarte ses genoux
Et que son bras plié jusqu'à sa bouche attire,
Tout à l'heure si clairs, si baissés et si doux,
On ne reconnaît plus les chastes yeux d'Elvire.

Eux qui s'attendrissaient aux roses du jardin
Et cherchaient une étoile à travers le feuillage,
Leur étrange regard est devenu soudain
Plus sombre que la nuit et plus noir que l'orage.

Toute Elvire à l'amour prend une autre beauté;
D'un souffle plus ardent s'enfle sa gorge dure,
Et son visage implore avec félicité
La caresse trop longue et le plaisir qui dure...

C'est en vain qu'à sa jambe elle a fait, sur sa peau,
Monter le bas soyeux et que la cuisse ajuste,
Et qu'elle a, ce matin, avec un soin nouveau,
Paré son jeune corps délicat et robuste.

La robe, le jupon, le linge, le lacet,
Ni la boucle ne l'ont cependant garantie
Contre ce feu subtil, langoureux et secret
Qui la dresse lascive et l'étend alanguie.

Elvire! il a fallu, pleine de déraison,
Qu'au grand jour, à travers la ville qui vous guette,
Peureuse, vous vinssiez obéir au frisson
Qui brûlait sourdement votre chair inquiète;

Il a fallu laisser tomber de votre corps
le corset au long busc et la souple chemise
Et montrer à des yeux, impurs en leurs transports,
Vos yeux d'esclave heureuse, accablée et soumise.

Car, sous le rude joug de l'amour souverain,
vous n'êtes plus l'Elvire enfantine et pudique
Qui souriait naïve aux roses du jardin
Et qui cherchait l'étoile au ciel mélancolique.

Maintenant le désir écarte vos genoux,
Mais quand, grave, contente, apaisée et vêtue,
Vous ne serez plus là, vous rappellerez-vous
Mystérieusement l'heure où vous étiez nue?

Non! Dans votre jardin, doux à vos pas lassés,
où, parmi le feuillage, une étoile palpite,
De nouveau, vous serez Elvire aux yeux baissés
Que dispense l'oubli du soin d'être hypocrite.


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : lun. 02 mars 09, 7:24
par andré
Jean de LAFONTAINE

LE BAISER RENDU

Guillot passait avec sa mariée.
Un gentilhomme à son gré la trouvant:
Qui t'a, dit-il, donné telle épousée ?
Que je la baise à la charge d'autant.
Bien volontiers, dit Guillot à l'instant.
Elle est, Monsieur, fort à votre service.
Le Monsieur donc fait alors son office;
En appuyant; Perronnelle en rougit.
Huit jours après ce gentilhomme prit
Femme à son tour: à Guillot il permit
Même faveur. Guillot tout plein de zèle:
Puisque Monsieur, dit-il, est si fidèle,
J'ai grand regret et je suis bien fâché
Qu'ayant baisé seulement Perronnelle,
Il n'ait encore avec elle couché.


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : mar. 03 mars 09, 19:16
par andré
Jean de LAFONTAINE

LE ROSSIGNOL

POUR garder certaine Toison,
On a beau faire sentinelle ;
C’est temps perdu, lorsque qu’une Belle
Y sent grande démangeaison :
Un adroit et charmant Jason
Avec l’aide de la Donzelle,
Et de Maître expert Cupidon
Trompe facilement & Taureaux & Dragon.
La contrainte est l’écueil à la pudeur des Filles.
Les Surveillants, les verroux & les grilles
Sont une faible digue à leur tempérament.
A douze ans aujourd’hui point d’Agnes ; à cet âge
Fillette nuit & jour s’applique uniquement
A trouver les moyens d’endormir finement
Les Argus de son pucelage.
Larmes de Crocodile, yeux lascifs, doux langage,
Soupirs, sourires flatteurs, tout est mis en usage,
Quand il s’agit d’attraper un Amant.
Je n’en dirai pas davantage,
Lecteur, regardez seulement,
La finette Cataut jouer son personnage
Et comment elle met le Rossignol en cage ;
Après je m'en rapporte à votre jugement.

Dans une ville d'Italie,
Dont je n'ai jamais su le nom,
Etait une fille fort jolie,
Son père était Messire Varambon :
Boccace ne dit pas comment on nommait la mère;
Aussi cela n'est pas trop utile à savoir;
La fille s'appelait Catherine; et pour plaire
Elle avait amplement de tout ce qu'il faut avoir;
Age de quatorze ans, teint de lis et de rose
Beaux yeux, belle gorge et beaux bras,
Grands préjugés pour les secrets appas.
Le lecteur pense bien qu'avec toutes ces choses,
Fillette manque rarement
D'un Amant.

Aussi n'en manqua [pas] la pucelle;
Richard la vit, l'aima, dit tant en peu de jours
Par ses regards, par ses discours,
Qu'il alluma pour lui dans le coeur de la Belle
La même ardeur qu'il ressentait pour elle.
L'un de l'autre déjà [ils] faisaient tout le plaisir;
Déjà mêmes langueurs, déjà même désirs,
Désirs de quoi ? Pas besoin de le dire,
Sans trop d'habileté l'on peut le deviner;
Quand un coeur amoureux à cet âge soupire,
On sait assez ce qu'il peut désirer.
Un point de nos Amants retardait le bonheur,
La mère aimait la fille avec tant d'ardeur,
Qu'elle n'aurait su vivre un seul moment sans elle;
Le jour elle était toujours pendue à son côté,
Et la nuit elle la faisait coucher avec elle.
Un peu moins de tendresse et plus de liberté,
Eût mieux accommodé la Belle.
Cet excès d'amour maternel
Est bon pour les petits enfants :
Mais fillette de quatorze ans
Bientôt s'en lasse et s'en ennuye.
Catherine un jour de sa vie
N'avait pu profiter d'un seul petit moment,
Pour entretenir son amant.
C'était pour tous les deux une peine infinie.
Quelque fois par hasard il lui serrait la main,
Quand il la trouvait en chemin;
Quelquefois un baiser pris à la dérobée;
Et puis c'est tout : mais qu'est-ce que cela ?
C'est proprement manger son pain à la fumée.
Tous deux étaient trop fins pour en demeurer là;
Or voici comment il en alla.

Un jour par un bonheur extrème
Ils se trouvèrent seuls sans mère et sans jaloux;
Que me sert, dit Richard, hélas, que je vous aime?
Que me sert d'être aimé de vous?
Cela ne fait qu'augmenter mon martyr;
Je vous vois, sans vous voir; je ne puis vous parler;
Si je me plains, si je soupire;
Il me faut tout dissimuler.
Ne saurait-on enfin vous voir sans votre mère?
Ne sauriez-vous pas trouver quelque moyen?
Helas ! Vous le pouvez, si vous le voulez bien:
Mais vous ne m'aimez pas. Si j'étais moins sincère,
Dit Catherine à son amant,
je vous parlerais autrement:
Mais le temps nous est cher ; voyons ce qu'il faut faire.
Il faudrait donc, dit Richard,
Si vous avez [pour] dessein de me sauver la vie,
Vous faire mettre une chambre à part,
Par exemple, à la galerie;
On pourrait vous y aller voir,
Sur le soir;
Alors que chacun se retire :
Autrement on ne peut vous parler qu'à demi;
Et j'ai cent choses à vous dire,
Que je ne puis vous dire ici.
Ce mot fit la belle sourire;
Elle se douta bien de ce qu'on lui dirait;
Elle promit pourtant au sire
De faire ce qu'elle pourrait.
La chose n'était pas facile :
Mais l'amour donne de l'esprit;
Et fait faire une Agnès habile;
Voici donc comment elle s'y prit.

Elle ne dormit point durant toute la nuit,
Ne fit que s'agiter, et mena tant de bruit,
Que ni son père ni sa mère
Ne purent fermer la paupière
Un seul moment.
Ce n'était pas grande merveille :
Fille qui pense à son amant absent,
Toute la nuit, dit-on, a la puce à l'oreille,
Et ne dort que fort rarement.
Dès le matin Cataut se plaignit à sa mère
Des puces de la nuit, du grand chaud qu'il faisait ;
On ne peut point dormir, Maman, s'il vous plaisait
De me faire tendre un lit dans cette galerie;
Il y fait bien plus frais, et puis dès le matin,
Du rossignol, qui vient chanter sous ce feuillage,
J'entendrais le ramage.
La bonne mère y consentit,
Va trouver son homme, et lui dit,
Cataut veut changer de lit,
Afin d'être au frais et d'entendre
Le Rossignol. Ah ! Qu'est ceci ?
Dit le bon homme, et quelle raillerie ?
Allez, vous êtes folle, et vôtre fille aussi,
Avec son Rossignol; qu'elle se tienne ici;
Il fera cette nuit ci
Plus frais que la nuit passée;

Et puis elle n'est pas, je crois,
Plus délicate que moi;
J'y couche bien. Cataut se tint fort offensée
De ce refus, et la seconde nuit
Fit cinquante fois plus de bruit,
Qu'elle n'avait fait la première,
Pleura, gémit, se dépita,
Et dans son lit se tourmenta,
D'une si terrible manière,
Que la mère s'en affligea,
Et dit à son mari, vous êtes bien maussade,
Et n'aimez guère votre enfant;
Vous vous jouez assurément
A la faire tomber malade:
Je la trouve déjà tout je ne sais comment;
Répondez-moi, quelle bizarrerie
De ne pas la coucher dans cette galerie ?
Elle est tout aussi près de nous.
A la bonne heure, dit l'époux,
Je ne saurais tenir contre femme qui crie;
Vous me feriez devenir fou;
Passez-en vôtre fantaisie;
Et qu'elle entende [de] tout son saoûl
Le Rossignol et la Fauvette.

Sans délai la chose fut faite.
Catherine à son père obéit promptement,
Se fait dresser un lit, fait signe à son amant
Pour le soir. Qui voudra savoir maintenant
Combien dura pour eux cette journée,
Chaque moment une heure, et chaque heure une année,
C'est tout le moins : mais la nuit vint ;
Et Richard fit si bien à l'aide d'une échelle,
Qu'un fripon de valet lui tint,
Qu'il parvint au lit de la Belle.
De dire ce qu'il s'y passa,
Combien de fois on s'embrassa,
En combien de façons l'Amant et la Maîtresse
Se témoignèrent leur tendresse,
Ce serait temps perdu; les plus doctes discours
Ne sauraient jamais faire entendre
Le plaisir des tendres amours;
Il faut l'avoir goûté pour pouvoir le comprendre.
Le Rossignol chanta pendant toute la nuit;
Et, quoiqu'il ne fit pas grand bruit,

Catherine en fut fort contente.
Celui, qui chante aux bois son amoureux souci,
Ne lui parut qu'un âne auprès de celui-ci :
Mais le malheur voulut que l'amant et l'amante
Trop faibles de moitié pour leur ardents désirs,
Et lassé par leurs doux plaisirs,
S'endormirent tous deux sur le point que l'Aurore
Commencait à s'apercevoir.
Le père, en se levant, fut curieux de voir
Si sa fille dormait encore.
Voyons un peu, dit-il, quel effet ont produit
Le chant du Rossignol, le changement de lit.
Il entre dans la galerie,
Et s'étant approché sans bruit,
Il trouva sa fille endormie.

A cause de la grande chaleur nos deux amants
Dormaient sans draps ni couvertures,
En état de pure nature.
Exactement comme on peint nos deux premiers parents,
Excepté qu'au lieu de la pomme,
Catherine avait dans sa main
Ce qui servit au premier homme
A conserver le genre humain.
Ce que vous ne sauriez prononcer sans scrupule,
Belles, qui vous piquez de sentiments si fiers,
Et dont vous vous servez pourtant très volontiers,
Si l'on en croit le bon Catulle.
Le bon homme à ses yeux à peine ajoute foi,
Mais, renfermant le chagrin dans son âme,
Il rentre dans sa chambre, et réveille sa femme.
Levez-vous, lui dit-il, et venez avec moi.
Je ne m'étonne plus pourquoi
Cataut vous témoignait si grand désir d'entendre
Le Rossignol, vraiment, ce n'était pas en vain :
Elle avait dessein de le prendre,
Et l'a si bien guetté qu'elle l'a dans sa main.
La mère se leva, pleurant presque de joie,
Un rossignol, vraiment, il faut que je le voie.
Est-il grand ? Chante-il ? Faira-t-il des petits ?
Hélas ! La pauvre enfant, commen l'a-t-elle pris ?
Vous allez le voir, reprit le père,
Mais surtout, songez à vous taire.
Si l'oiseau vous autant, c'est tout ca de perdu :
Vous gâterez tout le mystère.
Qui fut surpris ? Ce fut la mère,
Aussitôt qu'elle eut aperçu
Le Rossignol que tenait Catherine.
Elle voulut crier, et l'appeler catine,
Chienne, effrontée, enfin, tout ce qu'il vous plaira.
Peut-être faire pire, mais l'époux l'en empêcha.
Ce n'est pas de vos cris que nous avons à faire,
Le mal est fait, dit-il, et quand on pestera,
Ni plus ni moins il n'en fera.


Savez-vous donc ce qu'il faut faire ?
Il faut réparer le mieux que l'on pourra.
Qu'on aille me quérir le Notaire,
Et le Prêtre et le Commissaire,
Avec leur aide tout s'arrangera.
Pendant tous ces discours, notre amant s'éveilla,
Et, voyant le soleil, hélas, dit-il, ma Chère,
Le jour nous a surpris, je ne sais comment faire
Pour m'en aller. Tout ira bien,
Lui répondit alors le père.
Voyez, Sire Richard, il ne me sert plus à rien
De me plaindre de vous, de me mettre en colère.
Vous m'avez fait outrage, il ne reste qu'un seul moyen
Pour m'apaiser, et pour me satisfaire.
Il vous faut ici, sans délai ni refus,
Sinon dites vôtre In manus,
Epouser Catherine ; elle est bien demoiselle.
Si Dieu ne l'a pas faite aussi riche que vous,
Au moins elle est jeune, et vous la trouvez belle.
S'exposer à souffrir une mort très cruelle,
Et cela seulement pour avoir refusé
De prendre pour femme une fille qu'on aime,
Ce serait, à mon sens, être mal avisé.
Aussi dans ce péril extrême,
Richard fut habile homme, et n'hésita pas
Entre la fille et le trépas.
Sa maîtresse avait des appas;
Il venait de goûter la nuit entre ses bras
Le plus doux plaisir de la vie;
Il n'avait pas apparamment envie
D'en partir aussi brusquement.
Et pendant que notre amant
Songe à se faire époux pour se tirer d'affaire,
Cataut se réveillant à la voix de son père,
Lâcha le Rossignol dessus sa bonne foi,
Et, tirant doucement le bout du drap sur soi,
Cacha les trois quarts de ses charmes.

Le notaire arrivé mit fin à leurs alarmes,
On écrivit et l'on signa.
Ainsi se fit le mariage;
Et puis, jusqu'à midi, chacun les laissa là.
Le père, en les quittant, leur dit, prenez courage,
Enfants, le Rossignol est maintenant en cage,
Il peut chanter tant qu'il voudra.


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : mer. 04 mars 09, 10:36
par andré
Joachim BLANCHON

ADORANT VOS BEAUX YEUX…

Le Printemps gracieux ne donne tant de fleurs,
Ni les Fleurs ne font voir, tant, et tant de couleurs,
Ni d’Étoiles au Ciel sereinement n’abonde,
Ni de grêle en Hiver, ni de flots dans la Mer,
Que je souffre en aimant de cruel et d’amer,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Comme le Marinier voit son Mât arraché,
Par l’haleine des vents sur le Tillac couché,
Et à sa triste voix n’entend qui lui réponde,
Quand Eure mutiné lui foudroye le corps,
Je me vois agité et dedans et dehors,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Le Soleil au Taureau n’élance tant de rais,
Ni tant d’Oiseaux l’Été près de l’Ombrage frais
Des Taillis chevelus, ne volent à la ronde,
Ni d’orage éclatant n’est battu l’Apennin,
Que le Ciel m’a vomi de rage, et de venin,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Je m’expose au péril, soit le Jour, soit la Nuit,
Quand la blanche Phœbê, ou quand Phébus reluit,
Aux cavernes des Ours même, l’hasard je sonde,
Ni Tigres, ni Lions, ne m’effrayent de peur,
Défiant le danger sous un aveu trompeur,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Durement enchaîné, au cordage, et aux fers,
Comme les criminels condamnés aux Enfers,
Nourri d’un vain espoir où ferme je me fonde,
Le courroux, la rigueur, l’ennui, et le dépit,
La flamme, et la fureur ! j’endure sans répit,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Le brûlant Montgibel n’est tant étincelant,
Que mon corps tout en feu, va de feu recelant,
Et mon sein est creusé d’une flamme profonde,
Mourant sans me mourir, et vivant sans repos,
Le seul but limité de la fière Atropos,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

On ne compterait point tant de feuilles aux Bois,
Ni de formes là-haut durant les douze Mois,
Ni aux profondes eaux tant d’arène inféconde,
Que mon cœur et mes sens, sont sans cesse agités,
Et que de maux divers je sens de tous côtés,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Sur une Mer de pleurs je flotte à l’abandon,
Le cordage abattu à minuit sans brandon,
N’attendant que le choc où ma Nef se confonde,
Triste, et désespéré, sur un Ais me séant,
Affublé pour ne voir l’horreur de l’Océan,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Quand tout le Ciel bandé me voudrait empêcher,
A ne vous aimer pas, ou ne vous rechercher,
Le Feu, la Terre, l’Air et l’Élément de l’Onde,
Les Astres opposés, et le flambeau du jour,
La Nature, et le sort, je vous suivrai toujours,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Le destin, la fureur, ni les Cieux irrités,
Ni Bellone, ni Mars, ni leurs autorités,
Ne pourront divertir mon âme pure, et monde,
Je ne crains point l’éclat d’un Tonnerre soufreux,
Les Signes dépités ni leurs regards affreux,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Naisse à chaque moment cent mille cruautés,
Il renaîtra dans moi cent mille loyautés,
Éclairé vivement de votre Étoile blonde,
Flottant à Mât rompu, sur les vagues de l’eau,
Je ne crains que le vent enfonce mon vaisseau,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

L’âge, la cruauté, ni le temps, ni le sort,
Ni l’effort dépité ne pourront faire effort
À ma fidélité qui n’a point de seconde,
J’espère qu’à la fin je pourrai voir le port,
Échappé doucement du péril de la mort,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

Tout ce qu’on saurait voir d’estimable Trésor,
Le Diamant, la Perle, ou l’Émeraude, ou l’or,
Ni ce que peut donner l’Arabie féconde,
N’égale vos Trésors qui se font admirer,
Et me plaît mon travail constamment endurer,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

L’ardeur que je nourris ordinaire en mon cœur,
Arrose mes deux yeux de si douce liqueur,
Bien qu’à tant de soupirs j’aye lâché la bonde,
Que le plus grand plaisir que je puis estimer,
Et ce qui plus me plaît c’est de me consumer,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.

On ne voit pas toujours un orage cruel,
On ne voit pas toujours un vent continuel,
On ne voit pas toujours une Nef vagabonde,
Tant d’inhumaines morts qu’à toute heure j’attends,
Pourront cesser un jour et je serai content,
Adorant vos beaux yeux la lumière du monde.


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : jeu. 05 mars 09, 7:20
par andré
Pierre BERGERON (vers 1570 - 1637)

Neuf ans sont écoulés ou peu s'en faut madame,
Pendant lesquels me suis et jour et nuit repu,
De l'appas dont vos yeux alléchèrent mon âme,
Et de ce long espaceil vous en chaut bien peu.

Mont coeur, ma voix, mon oeil, forment une triade
Pour ensemble gémir, pleurer et détester,
De ta volage humeur l'inconstante boutafe,
Que ma foi ne peut plus en sa course arrêter.

Où sont les premiers feux de ta flamme première ?
Las, où sont les serments de vet amour constant,
Qui ne devait jamais trébucher en arrière ?
Où sont ces beaux discours que tu m'allais contant ?

Tandis que tu seris de mon coeur adorée,
Tu devais m'honorant m'aimer jusqu'au trépas,
Et conserver pour moi ta lèvre colorée,
Mettant pour mon respect tout autre amour à bas.

Tu l'as promis, et si tu ne le tiens ma belle.
Ainsi qu'une Médée éprise de Jason,
Tu me fuis, et le suis ; c'est être trop rebelle
Aux amoureuses lois et même à la raison.

Quoi ! tu me veux quitter et fermement je t'aime,
Moi sans qui seulement tu ne vivais un jour,
Moi qui te chérissais plus que ton âme même !
Ce change devant tous condamne ton amour.

Faut-il que contre moi la fière destinée,
Conjointe à ta rigueur me tire de prison,
Où mon âme ne s'est contre toi mutinée,
Bien que fort souvent je chusse en pâmoison.

Ne force point mes fers, ne brise point ma chaîne,
Aussi bien tu ne peux désengager ta foi,
Sans te voir encourir de parjure la peine,
Réservant pour autrui ce que tu dois à moi.

Qui te force, dis-moi, te rendre tributaire
De ce nouvel amant ? Qui te force, dis-moi ?
Ton méchef (1) est plus grand, d'autant que volontaire ;
C'est pour me garantir, ce diras-tu, d'émoi.

Est-il quelque sujet, quelque sorte d'affaire
Qui puisse divertir de l'amour un amant ?
L'amour passe sur tout et à tout se préfère,
L'amour fait trouver doux le plus âpre tourment.

Pourquoi tes yeux par qui ma raison fut ravie,
Devancés par ton coeur voudraient-ils sans sujet,
Après avoir mon âme à leur joug asservie,
De leurs lois affranchir si fidèle sujet ?

La raison sur l'amour n'a force ni puissance.
L'amour n'est pas amour s'il se laisse mener
Par autre que soi, car telle est son essence
Qu'elle veut comme un rond dedans soi retourner.

Si ton amour se montre être pour moi de flamme,
Inconstant et léger et mobile toujours,
Le mein ne sera d'eau roulant sur toute dame :
Il veut entre tes bras en toi finir son cours.

Chéris-moi comme le fut le beau Pâris d'Oenone (2),
Ou si me délaissant, prise d'un nouveau feu,
Que l'esprit de Pâris, le Tout-Puissant me donne,
Pour à toi ne songer ou pour le moins bien peu.

Non, non, fassent le ciel et ton humeur volage
Ce qu'ils voudront ! Je hais le change infiniment !
Je n'ai de t'oublier le coeur ni le courage :
Qui n'oublie n'aima jamais parfaitement.

Apollon aime ainsi sa Daphné, sa maîtresse,
Nonobstant qu'en laurier (3) elle ait pris changement ;
Pour elle il a toujours éternelle détresse,
Car un parfait amour dure éternellement.


(1) mésaventure
(2) Oenone avait le pouvoir de guérir, elle refusa de le faire lorsque Pâris fut blessé car celui-ci l'avait délaissée pour Hélène.
(3) Apollon qui tentait de saisir Daphné la vit se transformer en laurier, cet arbre devint son préféré.



Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : dim. 08 mars 09, 20:11
par andré
Maurice DEKOBRA

RUE JOUBERT

Viens avec moi, petit, viens goûter aux névroses
Qu'on achète cent francs chez Monsieur Casimir.
Allons lui demander si la brunette en rose,
Si Mignon est en mains, ou s'apprête à mourir.

Le patron sans écaille, aux gros yeux blancs d'alose,
Entr'ouvrira pour toi le peignoir bleu saphir
De la Belle aux yeux las, qui sait trouver des choses,
Des choses dont on garde un amer souvenir.

Tu monteras, ingambe, et vibrant d'allégresse,
Palpé dans le couloir par l'énorme négresse,
Qui jauge le désir à l'ampleur de sa main.

Et sur le lit, Mignon, que la corvée irrite,
Posant sa nuque hostile au bord du traversin,
Te dira simplement : "Tiens, mon chéri, fais vite."


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : lun. 09 mars 09, 12:11
par andré
Maurice DEKOBRA

INCANTATION

Ne bouge pas ! Je vois ! ou plutôt j’entrevois,
Dans l’ombre qui s’épand sous ta jupe en ogive,
Le mystère imprécis de tes cuisses en croix
Dont le charme répond à mon expectative ;

Parmi la lingerie, impalpable tissu,
Plus léger qu'un feston de reine de légende,
Le duvet de ta peau se montre à ton insu
Et ta toison secrète est là, comme une offrande.

Reste ! ne bouge pas ! je discerne, à présent,
Le contour incarnat du calice indécent
Que mon regard voudrait butiner à distance.

Statue indoue, au galbe immarcescible et pur,
Je prosterne mon front dans ta magnificence
Et j'invoque à mi-voix ton sexe clair-obscur.


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : mar. 10 mars 09, 9:10
par andré
Maurice DEKOBRA

INCANTATION

Ne bouge pas ! Je vois ! ou plutôt j’entrevois,
Dans l’ombre qui s’épand sous ta jupe en ogive,
Le mystère imprécis de tes cuisses en croix
Dont le charme répond à mon expectative ;

Parmi la lingerie, impalpable tissu,
Plus léger qu'un feston de reine de légende,
Le duvet de ta peau se montre à ton insu
Et ta toison secrète est là, comme une offrande.

Reste ! ne bouge pas ! je discerne, à présent,
Le contour incarnat du calice indécent
Que mon regard voudrait butiner à distance.

Statue indoue, au galbe immarcescible et pur,
Je prosterne mon front dans ta magnificence
Et j'invoque à mi-voix ton sexe clair-obscur.


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : mer. 11 mars 09, 9:57
par andré
Guillaume COLLETET

LA FORCE DU TEMPS ET DE L’AMOUR

Le temps, maître de tout, ternit ce paysage,
Que Flore embellissait des marques de ses pas ;
Et montrant des défauts, où l'on vit des appas,
Il fait un triste lieu de ce plaisant bocage.

Il réduit une ville en un désert sauvage,
Il met comme il lui plaît les empires à bas ;
Il change les esprits ainsi que les États,
Et fait un furieux du peuple le plus sage.

Il étouffe la gloire, il éteint le renom,
Il plonge dans l'oubli le plus illustre nom,
Il comble de malheurs la plus heureuse vie ;

Il détruit la nature, il éclipse le jour ;
Bref, il peut effacer les beautés de Silvie,
Mais il ne peut jamais effacer mon amour.


Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : mer. 11 mars 09, 21:38
par Opaline
Le dernier poème intitulé "Sous la douche" a été déposé à l'hôtel
Pour y entrer demandez le mot de passe ;-)

Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : mer. 11 mars 09, 21:44
par pascale
Donc j irai les poster à l hotel, maintenant....

;-)

Re: Petits poèmes érotiques.

Posté : mer. 11 mars 09, 21:58
par Lorelei
vui :tiptop: