Ibrahim Ferrer, cœur perdu

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Ibrahim Ferrer, cœur perdu

Message par invité » lun. 08 août 05, 1:41

[align=center]Le magicien du boléro est mort samedi à La Havane d'une crise cardiaque. A 78 ans, il était le dernier ténor de la vague cubaine.


Arnaud Robert
Lundi 8 août 2005



Chaque matin, il observait sa femme aux seins lourds astiquer, un plumeau en main, le sanctuaire. Rafraîchir les bouquets de fleurs, allumer les chandelles et épingler de nouvelles icônes. Ensuite, bien plus tard, il avançait vers la céramique aux peintures lépreuses. Alors seulement, il ôtait sa casquette ancrée. Et il priait son saint, un barbu que les adeptes de la Regla de Ocha, de la santeria cubaine, nomment en presque silence Babalú Ayé. Et auquel les catholiques de façade, le dimanche matin, donnent le visage de saint Lazare. Ibrahim Ferrer vénérait un ressuscité. Un frère, donc. Lui qui, en 1927, était né sur la piste de danse d'un Social Club de Santiago, d'une mère dont les contractions battaient la clave. Lui qui, treize ans plus tard, orphelin, avait failli se faire achever par le tétanos. Lui encore, Ibrahim Ferrer dont chacun avait fini par admettre l'immortalité, qui avait survécu aux rues havanaises, à la reconversion en lustreur de godasses tout cuir, aux duperies graveleuses des stars insulaires dont la notoriété avait toujours éclipsé la sienne propre. De sa résurrection tardive, inespérée, Ibrahim Ferrer avait sucé le suc. Il continuait pourtant de chanter la mélancolie. Son dernier rôle de composition.

Le 10 juillet, sur la scène de l'Auditorium Stravinski, au Montreux Jazz Festival, il avait enchaîné les boléros. Avec un sourire de vengeance froide sous le képi. Toute sa vie, on avait voulu contrecarrer ses plans; ses collègues critiquaient sa voix légère, un peu aigre, tout juste bonne pour le falsetto dans les rythmes les plus dansants. Au fond, il ne faisait pas le poids. A Cuba, depuis que le sucre s'extrait de la canne, le boléro est propriété du bellâtre au coffre de baryton. Celui qui, gominé dès le lever, la moustache entortillée, foudroie les dames en un souffle et ne termine jamais la nuit seul. Ibrahim Ferrer aurait tué pour devenir celui-là. Il n'était qu'un gamin, fourré sous les banquettes vides des bals populeux, quand il avait reçu sa révélation. A la radio, il avait entendu la voix d'Alberto Gómez, un crooner de Buenos Aires dont les tangos longs faisaient le délice des ménagères et de leurs filles. Il chantait l'amour, le vrai, celui qui s'enfuit à l'aube dans les volutes de sommeil abrégé. Ibrahim Ferrer se rêvait séducteur, médusant. Mais il fallait bien vivre.

Il a 14 ans, le 31 décembre 1941, quand il signe son premier contrat. Il a perdu sa mère, ignore jusqu'à la réputation de son père, alors il doit créer pour manger des orchestres de danse. Pas du boléro mais du son. De quoi hébéter le travailleur agricole et tout le petit prolétariat cubain qui vient s'oublier le samedi soir et les jours fériés. Ibrahim Ferrer reçoit un peso et demi, se saoule à l'œil. Il pense avoir conquis le monde. Jure déjà qu'il ne vendra plus de douceurs, ni ne coupera le café, ni ne serrera les boulons sur les chantiers navals. Il se dit professionnel de la chanson. A Santiago de Cuba, dans cette cité blanchie à la chaux, qui voit naître en simultané tous les genres de la musique cubaine moderne. Ibrahim Ferrer, jusqu'à son déménagement de 1957 à La Havane, casse les tarifs, cumule les engagements; Pacho Alonso, notamment, qui le range dans l'arrière-scène pour ne pas partager avec lui la douche des projecteurs. En gros, Ibrahim Ferrer passe sa vie à se faire chouraver la vedette. Débarqué dans la capitale, les poches trouées, il plie l'échine pour chanter dans l'ombre de Benny Moré, le roi, dont il cisèle les deuxièmes ou troisièmes voix. Ferrer ne voit de toute manière jamais son nom crédité.

Il voit du pays, tout de même. En 1962, durant la crise des missiles, il reste bloqué à Paris après la Fête de l'Humanité, puis s'envole à Moscou où il admire au dîner de galas «le beau crâne luisant» de Nikita Krouchtchev. Vis-à-vis du marxisme-léninisme révolutionnaire, Ibrahim Ferrer garde jusqu'à la fin une certaine sympathie nonchalante. Malgré les assauts des journalistes, qui voudraient entendre de sa bouche la décadence du régime cubain, le chanteur continue d'évoquer le plus beau jour de sa vie, celui où il serrait la main de Fidel Castro. Ce n'est pas au Lider Maximo de la République qu'il en veut, mais aux petits baronnets de la mélopée. Castro lui offre une menue rente quand il finit par prendre sa retraite, en 1991, alors qu'aucun musicien ne songe à le sortir de la rue, où il doit bien se résoudre à cirer des chaussures. Alors quand, cinq ans plus tard, Ry Cooder en chemise à fleurs le convoque au studio Egrem, boîte à disques de la nation, il se fait prier. Après les suppliques d'usage, qui doivent durer cinq minutes parce que le chanteur n'a finalement jamais renoncé à son rêve de boléros, Ibrahim Ferrer enfile une chemise amidonnée, noue sa cravate et ajuste son chef.

On lui demande des chansons douces. Il saisit le microphone chromé, entonne le premier vers de «Dos Gardenias», une rengaine sucrée auquel Nat King Cole vouait une dévotion inexpliquée. Brûlure dans le studio. Quelques années plus tard, en tournée avec le Buena Vista Social Club à Tokyo, Ibrahim Ferrer se résolvait à quitter sa suite pour acheter à sa matrone d'épouse un kimono de soie pure. En trois minutes, une foule de bureaucrates en costard se précipitait sur lui pour obtenir une signature. Son nom avait fini par s'envoler outre-mer. Juste parce qu'il chantait des bluettes face à des salles amourachées; des poésies anciennes dont il ôtait, pudique, les refrains les plus salaces et misogynes. A la fin de ce mois, il aurait dû enregistrer un nouveau disque dont on connaissait déjà le titre, Mi Sueño, mon rêve. Déjà réalisé.



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Rose_bleue
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Message par Rose_bleue » lun. 08 août 05, 18:19

Le pauvre :(

Opaline
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Message par Opaline » lun. 08 août 05, 18:21

Huit jours plus tôt il était en France... :(

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Gabé-nelly
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Message par Gabé-nelly » lun. 08 août 05, 18:22

dans "Buena vista social club " le film ...il y est touchant

..............dos gardenias para ti ......te quiero !!!


Chan Chan ....

à écouter
Buena Vista Social Club
Réalisé par Wim Winders

Quand arrivera la fin de ce documentaire musical soigné et mélodieux, vous serez sous l'emprise du charme tranquille de Ruben, de la sympathique bravache d'Ibrahim, de la dignité de Compay et du côté diva d'Omara, personnages pour qui vous garderez un respect certain.

Qui sont-ils? Ils sont comme le bon vin, ces musiciens qui ont raflé le Grammy pour l'album Buena Vista Social Club, aprés avoir été oubliés depuis plus d'une dizaine d'années jusqu'à ce que Ry Cooder les redécouvre dans le cadre d'un projet à la Havane. Ils ont entre 40 et 90 ans, 75 ans pour la moyenne. Grace à un bon bouche-à-oreille et une organisation efficaces, Cooder les rassembla pour un disque qui allait devenir le Buena Vista Social Club, nommé d'aprés une salle de concert des années 50. Ce phénix musical a su renaître de ses cendres grace au succés de l'album. Ce succés a poussé Ry Cooder a faire appel à un des ses collaborateurs préféré, dans la personne du célèbre réalisateur allemand Wim Wenders, qui tomba aussi amoureux de leur musique et donna naissance au film Buena Vista Social Club, où le groupe passe son temps entre les répétitions à la Havane, et les concerts d'Amsterdam au final du Carnegie Hall de New York City.

C'est la collaboration de ces deux là qui fait que le projet fonctionne si bien. Tous deux ont une passion pour les sons et les musiciens, mais savent aussi rester effacés et laisser les musiciens faire leur "boeuf". Ry Cooder est le narrateur et fil conducteur sans pour autant se mettre musicalement en avant, alors que Wenders crée un rhytme aussi relax et ouvert que les musiciens eux-même. Le respect et la dignité avec laquelle les musiciens sont traités est ce qui différencie Buena Vista Social Club d'autres documentaires musicaux. Wenders comprend la musique et ceux qui la créent, et les laisse simplement jouer.

Entremêlant interviews et répétitions, Wenders passe d'un concert á Amsterdam à une répétition aux studios Egrem à la Havane, à des interviews de ces personages attachants. Un des dons de sa réalisation est ces longues scènes continues qui vous permettent de vous immerger dans la musique.

Une autre bonne surprise est que la politique ne vient pas ternir cette production. Cuba a toujours été l'enjeu de débats échauffés aux USA et heureusement, personne n'aborde ce sujet qui a déjà été traité des milliers de fois. Il n'y a pas de ridicule "A l'intérieur du Cuba de Castro" ton conspiratoire dans ce film. Alors que l'on fait le tour de vieux Havane en suivant Cooder et son fils Joachim dans leur sidecar, à travers des bâtiments délabrés, trésors architecturals, slogans révolutionnaires et voitures des années 40 et 50, le projecteur est sur ces musiciens aimables qui partagent avec nous leurs jeunes années et passions. Le ton est intime et se concentre sur leurs souvenirs et musique.

Une des plus belles séquences est celle où le pianiste Ruben Gonzales (père du piano cubain moderne) joue dans le grand hall de Cuba qui maintenant habrite ballerines, gymnastes et escrimeurs. Pendant qu'il joue, les jeunes ballerines s'appliquent avec une énergie maladroite à danser alors que les autres répètent leur voltige ou "En garde!". L'harmonie de l'ensemble illustre comment passé et futur sont liés à Cuba.

Le jemenfoutiste chanteur septuagénaire Ibrahim Ferrer est un des personnages principaux du film (la sortie de son album solo a amené les musiciens à se retrouver uen fois de plus à la Havane). Wenders le suit décontracté des rues de la Havane à celles de New York City, alors qu'il conte timidement ses histoires, croyances en Saint Lazare et pratiques santeria. Un des moments le plus poignant est quand Wenders capture la fierté sur son visage et le sens d'accomplissement du groupe durant la représentation au Carnegie Hall.

Le film nous rappèle qu'il y en a d'autres, et pas seulement à Cuba, dont le moment de gloire s'est éteint, mais dont le génie persiste. Je me souviens d'une amie m'appelant pour me dire qu'il fallait absolument aller au Mama Rosa, un blues bar de quartier de Chicago. Ole Pinetop Perkins, pianiste septuagénaire roots R&B des années 40 jouait ce soir-là. C'est urgent, me dit-elle, parce que le jour où il mourra, sa musique disparaîtra avec lui. Du coup nous y sommes allés, et depuis lors sa musique m'accompagne.

Anji Milanovic
".. étanche, sans vanité, passionné par ce qu’il faisait, intelligent, compétent…Le temps vous aide à voir mieux qu’il y a parfois plus de gloire à perdre avec Tabarly qu’à gagner avec les autres.ODK"

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redcat
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Message par redcat » mar. 09 août 05, 11:55

Oui Chan Chan j'adore :loveyes: :loveyes: :loveyes:

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