Décès de Jacques Dufilho

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Opaline
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Décès de Jacques Dufilho

Message par Opaline »

[align=center]Jacques Dufilho, la foi sous le masque

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[align=justify]LEMONDE.FR | 29.08.05 | 17h06 • Le comédien de théâtre et de cinéma Jacques Dufilho, récompensé par plusieurs Césars et Molières, est mort dimanche 28 août à l'âge de 91 ans, a annoncé lundi son agent.

Jacques Dufilho a joué dans des dizaines de pièces, notamment d'Anouilh (Colombe), d'Audiberti (Le Oullou, Le Mal court, L'Effet Glapion), de Marcel Aymé (Les Maxibules), de Pinter (Le Gardien), de Dürrenmatt (Le Mariage de monsieur Mississippi et La Visite de la vieille dame), où il a connu de véritables triomphes. Son interprétation de L'Avare en 1962 est restée dans les annales. Au cinéma, Jacques Dufilho a joué dans plus d'une centaine de films (Premier de cordée, en 1943 ; Pétain, en 1993). Il a tourné, souvent dans des rôles secondaires, avec des réalisateurs tels que Louis Malle (Zazie dans le métro), Henri-Georges Clouzot (Les Espions), Yves Robert (La Guerre des boutons), Jean-Jacques Annaud (La Victoire en chantant), Werner Herzog (Nosferatu, fantôme de la nuit), Pierre Schoendoerffer (Le Crabe-Tambour), et Claude Chabrol (Le Cheval d'orgueil).

Nous publions ci-dessous le portrait de Jacques Dufilho publié dans Le Monde du 29 mai 2003.
Chronologie
1914 Naissance à Bègles.
1934 Arrive à Paris.
1969 "Le Gardien", d'Harold Pinter.
1977 "Le Crabe-Tambour", de P. Schoendoerffer.
1992 "Pétain", de Jean Marboeuf.
2003 "Les Sirènes du bateau-loup. Souvenirs" (Fayard).
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Jacques Dufilho est assis dans un fauteuil. L'appartement est situé dans une rue excentrée de Bordeaux. Un arbre dévore le balcon. Le vieil homme guette les oiseaux. Il prie avec un chapelet. Pater Noster, Ave Maria. La répétition ne l'ennuie pas. Les mots n'ont pas la même signification. "A chaque respiration, c'est différent." Jacques Dufilho regarde un peu la télévision, "c'est en dessous de la ceinture", lit le dernier roman de Pierre Schoendoerffer, l'écrivain-cinéaste qui le mit en scène dans Le Crabe-Tambour. Parfois, il pense au théâtre. Sa dernière complicité eut lieu avec Sonia Volleraux. Après les représentations de Quelque part dans cette vie, tous les deux avaient des crises de rire. Elle le traitait de "vieux con". Il lui disait : "Salope." Dans son fauteuil, Jacques Dufilho regarde. Les feuilles s'agitent. Il médite, "c'est une forme de sommeil, de rêve". Une bouffée de nostalgie : "Il y a toujours quelque chose à découvrir à Paris. Ici, c'est calme, on n'entend rien, vous ne trouvez pas ?"

Aux premières heures de l'enfance, son interrogation porte sur le mystère de la nature en scrutant un os creux de poulet. Les sensations se succèdent : le quai des épices le dimanche à Bordeaux, l'odeur de bonbon et de foie de morue dans la fabrique de médicaments du père, le gaz carbonique du vieux poêle de sa professeure de piano, un aïeul qui danse des claquettes et qui a le don de faire rire dans la famille par les imitations des paysans de son terroir, le Gers. A 18 ans, il aime le français, le latin, les chevaux, s'engage au 2e hussard de Tarbes, dans un escadron équestre. Les sous-officiers le prennent pour un anarchiste, les officiers pour un séminariste. Il est un peu tout cela.

Sa vraie vocation est ailleurs, pense-t-il. Il s'établit paysan, achète quatre vaches, travaille la terre à la charrue tirée par un bœuf. Il vit comme un moine, croit atteindre la spiritualité. "La respiration des bêtes est un langage et le travail de la terre une prière." Ce monde fragile, dont il aime l'humilité, vit son crépuscule. Voilà les tracteurs, la technologie...

Jacques Dufilho est né avec le théâtre. Il joue des rôles de fille dans le jardin de sa grand-mère, au cercle lycéen, dans le club de la paroisse. Il est ému aux larmes après une représentation de la Comédie-Française du Malade imaginaire. Il ne doute pas quand il monte à Paris sur sa moto. Au Théâtre de l'Atelier, il se retrouve face à Charles Dullin, un des monstres du théâtre d'avant-guerre. "D'un seul coup d'œil, il vous analysait d'une manière précise et fort décourageante." Le jeune homme porte une culotte de cheval. "Tu fais du cheval ?" Il répond : "Oui". Dullin l'adopte immédiatement, l'inscrit dans son manège équestre, lui apprend tout dans son école aux côtés de Jean Marais, de Madeleine Robinson et d'Alain Cuny. Dufilho joue des rôles de domestique. En douce, il essaie de faire craquer de rire ses collègues en représentation. Dullin en raffole, en rajoute, fait durer les fous rires avec son protégé. Une comédienne découvre le jeune énergumène : "Vous ne jouerez plus au théâtre avec moi. Vous êtes trop rieur. Impossible de vous tenir."


UN "ATHLÈTE AFFECTIF"
Dufilho se distingue pendant la guerre par un fait d'armes. A Paris, il cache quelques résistants et les envoie à son frère pour traverser la frontière espagnole. Anti-nazi, pas maréchaliste - "Pétain n'était pas catholique" -, il se dit "rêveur et neutre". Il travaille pour gagner sa vie. Des mimes, des numéros avec des clowns pour les premières images de télévision regardées par les soldats allemands. A la Libération, Dufilho est exténué, enragé, "athlète affectif", comme le dit Artaud. Il fait des sketches à la radio le matin, répète l'après-midi, joue au théâtre le soir et enchaîne deux cabarets dans la nuit. Là il est accompagné par Gainsbourg au piano, croise Boris Vian, Jacques Brel, qui traite un jour le public d'"abruti".

Au théâtre, il ne se sent proche ni de l'avant-garde ni du théâtre de boulevard. Il excelle dans Le Gardien, d'Harold Pinter, devient le compagnon de scène de Georges Wilson, reçoit un mot de félicitation de François Truffaut pour son rôle dans Chêne et lapins angora.

On retient de lui un regard troublant, une "gueule" inquiétante. Le cinéma l'utilisera jusqu'à la corde : les fresques historiques, les comédies à bon marché. Le Gascon apprécie particulièrement de travailler en Italie. "On mangeait très bien. Certains metteurs en scène étaient ivres le soir et dormaient sur le plateau." La pagaille est inénarrable, "la médiocrité des films [l']indifférait". Les cachets sont substantiels. Dufilho se contente de seconds rôles, la plupart du temps sympathiques, excentriques, inoffensifs.

Jean-Pierre Mocky l'apprécie particulièrement. Jean-Louis Trintignant aussi : "Ce n'est pas évident au premier coup d'œil, mais il est plus beau que Gary Cooper et il se déplace encore mieux que lui." Dufilho donne la réplique à tous les grands : Jacqueline Maillan, Jean Carmet, Michel Serrault, Bernard Blier. Il garde très peu d'amis dans l'univers du spectacle. Dans les dîners, il se cache derrière un masque de paysan gascon, parle avec son accent, improvise. Ça fait rire au début. En réalité, Dufilho cherche à fuir, à lasser son monde : "Je n'aime pas les contacts." Solitude, introspection : "Chaque rôle me faisait découvrir du nouveau sur moi-même." Le matin, il monte son cheval dans un manège. Il cajole ses Bugatti, son péché mignon.

Le malentendu surgit quand il incarne Pétain, dans le film du même nom. Dufilho a eu le malheur de se déclarer monarchiste légitimiste, fidèle de l'église Saint-Nicolas du Chardonnet même s'il se sent loin de l'extrême droite. Il n'en démord pas. Il aime les messes en latin, trouve les cantiques d'aujourd'hui "imbéciles". Dufilho, facho. Dufilho s'en moque. Il regarde les oiseaux, prêt à tourner encore pour le cinéma.

L'été, il part dans sa propriété dans le Gers. Il aime se retrouver seul dans la forêt à épier les sangliers et les chevreuils. "Avec un bâton, on arrive à se défendre. C'est très important, le bâton : on fouille dans un talus, un buisson de ronces, on cherche des champignons." Parfois des souvenirs remontent : lui et Daniel Gélin dans une arène face à un taureau, une biscotte qu'il a dû donner un jour à un ours. Jacques Dufilho n'a pas de regrets, sa vie a été "bien remplie". Il n'a pas peur de l'avenir : "Dieu sait bien arranger les choses."

Dominique Le Guilledoux


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