Premier matin.

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haddock
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Premier matin.

Message par haddock » mar. 07 avr. 15, 21:43

Ça fait mille fois que je me retourne sur ce maudit carton sur lequel j’essaie de dormir.
A chaque fois mon regard se promène entre des traces noirâtres d'échappement sur le mur , accompagnées de graffitis ridicules , œuvre certainement de quelque taré, à cette plaque d’immatriculation, de la voiture derrière laquelle je suis caché dans ce parking.
Je pense que je n’oublierai jamais ces numéros idiots et ces lettres débiles, qu'un tas de ferraille sur roues, gardera avec lui jusqu'à la rouille.
Elle a une identité cette chose, du coup je me demande qu’est donc devenue la mienne ?
Je me retourne souvent, à chaque fois que le froid m'atteint un peu plus.
Quel con je suis, je n'ai qu'un court blouson et un tee-shirt, qui remontent sur mes reins et laissent ce froid omniprésent venir me tarauder le corps.
J'ai l'impression qu'il ma taraudé mille fois, ce froid, et que mille fois il m'a fait regarder ce mur et cette bagnole ridicules.
Pourquoi suis-je là, pantin à tourner sur du carton ? Pourquoi ai-je pris cette décision que je trouve idiote, mais réfléchie, et aussi irremplaçable ?
Pourquoi ?
Encore un tour sur moi, et toujours les mêmes graffitis de quelque désœuvré sur un mur de béton.
Peut-être aussi est-ce un gars comme moi, qui a passé une nuit ici, et a préféré occuper son esprit à gratter du béton, que de penser d'avoir froid.
Avec ce qu'il a écrit, il devait avoir un problème avec la société...et avec lui ?
Je n'ose y croire, une lueur perce à travers les grilles des ventilateurs d'aération de ce parking.
Le jour ? Non ce n'est pas possible ! Déjà ?
Malgré mes pirouettes interminables, il me semblait que j'étais à l’abri, ici avec moi-même.
J'ai trouvé en entrant ici, près d'un conteneur poubelle, un beau carton de frigo. Mon lit précieux d'une nuit.
Déjà, j'avais entendu des véhicules démarrer, signes annonciateurs que la vie reprennait au matin.
Il y en a qui bossent, tôt oui, mais qui bossent.
Le travail et moi, on a divorcé depuis des mois, pour des raisons que je n'arrive plus à identifier, tant il y en a, et tant elles m’ont surpris.
Je n'aurais pas dû parler franchement à mon patron, il avait des difficultés certes, mais mon retard de paye avait déclenché des choses que je n'arrivais plus à maitriser.
Ma copine, en avait assez de mes lendemains qui chantaient. Je l'avais lassée...peut être moi aussi, m'étais je lassé de ma personne ?
L’alcool m’avait réconcilié un peu avec moi.
Quel curieux ami, efficace mais traitre.
Il fait oublier, tout ce que vous aurez à vous rappeler plus intensément juste un peu plus tard.
Pour oublier encore, cet ami il faut le côtoyer plus souvent, jusqu’à l’ivresse, si on peut dire.
On ne passe pas du jour au lendemain du blanc au noir, et du paradis à l'enfer... c'est plus pernicieux que ça.
Pourquoi je pense à ces conneries philosophiques alors que j’ai froid ?
Je sais aussi que je ne vais pas pouvoir rester ici trop longtemps.
La voiture derrière laquelle j'ai fait mon logis cette nuit, va peut-être bientôt emmener un gars vers son destin quotidien, gagner sa croute.
La clarté se fait plus incisive, plus terrible que le noir.
La nuit m'allait bien, celle-là surtout, à cet endroit aussi.
J'avais l'impression que j'étais dans une bulle froide, agitée, mais des plus réconfortante de solitude.
Mais le soleil est en train de l'exploser cette bulle .
Du coup ça me donne en vie de pisser.
Mais où puis je aller? Je peux attendre. Ce n'est pas grave.
Et toujours de plus en plus de voitures qui démarrent, dans ce lieu, emmenant les chauffeurs vers leur gagne-pain, et me renvoyant une odeur âcre d'une autre vie qui se passe sans moi.
Et si, celle derrière laquelle je suis planqué, me balançait son immonde fumée dans la gueule ?
Tiens je me tourne vers le mur. Comme un défi ou un refus de ce qui m’attend.
Mon esprit sait déjà que je dois me lever, et partir d'ici.
Le gardien du parking, hier soir dans sa cage de verre a fait semblant de ne pas me voir. Habitude ? Humanité ? Merci à lui.
Il va falloir, chose que je trouve soudain étrange, me mette debout.
Debout ? Quelles idées m'assaillent d'un coup sur cette position des plus naturelles !
Quand on est debout, on ne dort plus, on ressent tout, on se remet à réfléchir, on a envie de pisser, de chier, de bouffer, de parler, de s'assoir quelque part, même debout !
Voilà ce qui m'attend ! Debout ! Je n’aurais jamais pensé que être debout ce pouvait être un handicap.
Couché on devient limité, mais debout il faut assurer.
Debout, il va falloir que mon corps satisfasse ses habitudes ! Et c'est moi seul, dans un espace infini, sans repères, sans confort, qui m’attend, qui doit le satisfaire ce tas de chair primaire, collé à mon cerveau.
Personne d'autre ne le pourra. J’ai eu envie un instant d’être un bébé.
Pourquoi cette nuit, même de froid, n'a-t-elle pas duré plus longtemps?
Je me lève d'un coup, je regarde ce pitoyable carton, et suis étonné qu'il ait pu me rendre presque heureux .
Je marche soudain vers la sortie !
Je repasse devant le gardien. Ce n'est pas le même qu’hier soir.
Aucun regard. Indifférence ? Habitude ?
Soudain, dehors, dans la lueur intense et pourtant sans soleil, les bruits de la ville m’enveloppent.
Ils semblent d’un coup inhabituels et terribles.
Pourquoi ai-je l'impression qu'on ne regarde que moi ? Qu’ai-je donc comme marque imprimée sur moi ?
Non c'est une impression, tout le monde se fout de moi, sauf moi.
Il est tôt. Qui peut se préoccuper de moi ?
Une angoisse réelle m'étreint. Que vais-je faire de ma journée. Où vais-je poser mon cul ?
Où vais-je pisser. Où vais-je chier ?
Où vais-je manger? Où pourrais-je me laver ? Où pourra t on me parler ? Où pourrais je avoir un intérieur ?
J'avais entendu des choses là-dessus.
On dit que les sans abris ont un "dehors", mais pas de "dedans" ? J'ai peur du coup en pensant à cela.
Je sais que je ne pourrais pas mourir de faim.
Je sens que c'est d’autre chose que je pourrais mourir.
La journée me parait déjà longue, menaçante, ennuyeuse.
Mon premier matin sans abri est terrible.

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Lorelei
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Re: Premier matin.

Message par Lorelei » mar. 07 avr. 15, 22:40

:clap2: :clap2: :clap2:
"On reconnait le degré de civilisation d'un peuple à la manière dont il traite les animaux" Gandhi

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meusiotte5
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Re: Premier matin.

Message par meusiotte5 » mer. 08 avr. 15, 8:07

Oui, bravo mon Cap'tain. On sent l'homme qui comprend cette misère pour la côtoyer souvent. Et qui essaie de nous la faire partager. :kiss:

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Re: Premier matin.

Message par jazzygirlqc » mer. 08 avr. 15, 8:29

Ouf..... !pleure! :coeur5:

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haddock
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Re: Premier matin.

Message par haddock » mer. 08 avr. 15, 12:24

Je sais..
Suite à une discussion franche avec un Ami de la rue, il s'est livré sur plein de détails en toute franchise.
J'avais dans les tripes l'envie d'en parler de façon détournée.
C'est là qu'on se rend compte qu'ils n'ont que un "dehors" et pas de "dedans".

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